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La Guillotine
Les décérébrés de la téléréalité

Il y a des jours comme ça... On allume la télé, on tombe sur une bimbo siliconée dont seule la bêtise abyssale peut prétendre rivaliser avec l’artificialité de sa plastique. Elle mime un téléphone dans sa main fraîchement manucurée. Elle affirme que l’absence de shampoing signifie un déficit de féminité. On se dit qu’on a touché le fond mais, idéaliste, on est persuadé qu’elle vient de se griller, qu’elle vient de tracer une croix sur ses ambitions de célébrité. On éteint alors son poste en se disant qu’elle sera la risée des zappings télévisés et autres bêtisiers de fin d’année avant de sombrer dans l’oubli. Et pourtant...

Par Dr. Guillotin, le - Ed. 22

Le culte de la médiocrité

Pourtant, le lendemain, tout le monde en parle. La vidéo fait le buzz. La bêtise a donc une nouvelle mascotte. Son nom: Nabilla. Quelques jours passent et bientôt, la voilà qui fait la une des journaux… On apprend rapidement que l’énergumène est genevoise. Son passé de prostituée de luxe ne tarde pas à refaire surface mais, à l’instar de Zahia, on parlera plus volontiers de «call-girl» ou d’«hôtesse», c’est moins dégradant. Prostituée ne doit surtout pas rimer avec célébrité!

La suite, on la connait: Grand Journal sur Canal + (deux fois), autobiographie, nouvelle égérie de Jean-Paul Gaultier et certainement des millions amassés. Nabilla est la preuve vivante que la bêtise la plus crasse peut vous propulser sous les feux de la rampe! Pire que ça, sa bêtise devient une marque déposée. Sa réplique inspire des chansons, des articles, des livres. À quand le film «Allô! Non mais allô, quoi!»? Cette fois ça y est, Nabilla est partout, à tel point qu’on ne s’étonnerait guère de la voir succéder à Nicolas Bideau à la tête de Présence suisse, l’organe chargé de la promotion de la Suisse à l’étranger. 

De Loana à Nabilla

Même Loana (si si!) déplore «l’abîme de bêtise et d’inculture» dans lequel Nabilla entraîne la téléréalité. «Sans même parler de l’extrême vulgarité dont elle fait preuve», continue-t-elle. Rappelez-vous: en 2001, Loana forniquait dans un jacuzzi devant les caméras de Loft Story. Aujourd’hui, elle donne des leçons de bienséance sans même se rendre compte qu’elle a contribué à cette chute dans la bêtise et la vulgarité. Car, entre Loana et Nabilla, il n’y a qu’un pas qui vient logiquement d’être franchi. 

Profession: chasseur de cons

Ce qu’ignore Loana, c’est que déjà à l’époque de la première saison deLoft Story, les participants n’étaient pas choisis au hasard, bien au contraire. Début 2013, des responsables de casting d’émissions de téléréalité révélaient leurs secrets: «La vérité, c’est que les chaînes veulent toujours la même chose: des gens trash et caricaturaux, des histoires d’amour, des plans culs et des prises de tête entre candidats. Le cocktail idéal, c’est bimbo, rigolo, beau gosse, médiateur et petit coq. […] D’ailleurs, on nous demande souvent de trouver des candidats qui salissent le programme.» Ces recruteurs avouent être des chasseurs de cons. Quand ils découvrent qu’une candidate s’est prostituée ou qu’elle a fait du porno, «choses dont les chaînes raffolent», ils savent qu’ils ont tiré le gros lot. Si elle commet régulièrement des fautes de français stridentes, c’est encore mieux. La bêtise est donc un véritable critère de sélection. Elle est recherchée, cultivée et enfin célébrée sur les plateaux aux heures de grandes audiences. Il ne vous reste plus qu’à l’avaler! Le processus d’abrutissement de masse est en marche.

La bêtise est une violence  

En 2010, Virginie Calmels, présidente d’Endemol France (groupe de production à qui l’on doit Loft StoryLa Ferme CélébritésSecret Story, Maman cherche l’amourStar Academy et autres joyeusetés) proposait une «charte éthique visant à bannir les valeurs négatives comme le racisme, la drogue, l’alcool et toute forme de violence» de ses émissions. Le problème est que cette chère Virginie Calmels ne se rendait pas compte que la bêtise extrême dont font preuve l’immense majorité des participants de ce genre d’émission est aussi à considérer comme une violence qui nuit à la santé mentale des téléspectateurs et qui fait des ravages dans l’éducation. Mme Calmels ne semble pas avoir assimilé le principe de prévention. En effet, quelle est la cause des valeurs négatives et des différentes formes de violence qu’elle dénonce, sinon la bêtise qui constitue son fond de commerce? C’est le serpent qui se mord la queue…

La société du spectacle

Tout ça n’est pas nouveau et, du fond de sa tombe, Guy Debord doit bien rire. Lui qui avait déjà tiré la sonnette d’alarme en 1967 dans son livre intitulé La Société du spectacle. Visionnaire à bien des égards, Debord y développait l’idée – tout droit héritée du marxisme – de l’aliénation de la société de consommation; le spectacle n’étant que le stade achevé du capitalisme. «Le spectacle, prophétisait-il, détruit le rapport au réel et à la vie directement éprouvée, au profit d’un fétichisme de la marchandise généralisé.» Il considérait que cette société du spectacle nous aliénait en nous plongeant dans une pseudo-vie illusoire. En clair, le spectacle serait un outil privilégié du capitalisme pour occuper la masse et endiguer nos consciences. Ainsi, hypnotisés, nous ne demanderions qu’à consommer plus. Et si Nabilla était utile au système? Quand on y pense, que fait-elle sinon nous occuper? nous détourner des véritables préoccupations citoyennes? nous divertir? nous vendre des robes de haute couture?

Peut-on encore y échapper? 

Le problème avec la société du spectacle et l’apologie de la bêtise, c’est qu’il est pratiquement impossible d’y échapper. Cet article en est la preuve. En effet, que faisons-nous en écrivant ces lignes? Ne contribuons-nous pas à l’exposition médiatique de ce néant intellectuel? Raphaël Enthoven nous rend attentif à ce piège paradoxal lorsqu’il dit que «le consommateur de téléréalité est, en ce sens, autrement (sinon moins) bête que l’engagé sans humour qui dénonce la société du spectacle à laquelle il croit, lui, avoir définitivement échappé; le premier sait, au moins, qu’il s’égare, le second ne doute pas de s’être sauvé.»

Mieux vaut le silence

Vous l’aurez compris, en parler, c’est déjà trop. Et c’est précisément pourquoi les Nabilla, Loana et autres Zahia ont réussi leur coup et ont progressivement triomphé de l’intelligence: en parler pour les dénoncer revient à les exposer, à leur offrir une tribune. Le mieux serait de tout simplement ignorer cette stupidité et de se contenter du silence. Essayons donc de parler de choses qui valent la peine… Concrètement, il y a deux manières d’interpréter le niveau affolant de bêtise qu’a atteint la majorité des programmes télévisuels et dont la téléréalité n’est que l’expression la plus flagrante: la voie de l’optimisme et la voie qui n’exclut pas le pessimisme.

Vers une mutation anthropologique? La voie de l’optimisme:

Selon le philosophe et historien Marcel Gauchet, l’état des médias d’aujourd’hui témoigne de la «mutation anthropologique» à laquelle nous faisons face. Bien entendu, l’hégémonie de la télévision y joue un rôle considérable. Il se veut toutefois rassurant:

«Un homme sans pensée n’existe pas et n’existera jamais. Nous traversons une conjoncture historique pénible. Mais nous allons nécessairement redécouvrir une vieille idée: l’homme ne vit pas seulement de pain – ni de cartes de crédit [et de téléréalité pourrions nous ajouter]. Nous ne sommes pas à la fin de l’histoire mais dans une impasse de l’histoire. Il va bien falloir que nous reprenions la route.»

Selon Marcel Gauchet, rien ne serait donc perdu et le désir d’intelligence comme le désir d’intelligibilité ne seraient pas menacés. Il suffirait de savoir négocier le virage de cette mutation culturelle pour renouer avec la pensée et se sauver de la décadence. Autrement dit, la surmédiatisation des stars de la téléréalité dépourvues de circonvolution cérébrale témoignerait d’une crise culturelle mais en aucun cas d’une fin de la culture. L’homme demeurant, quoi qu’il arrive, un être pensant.    

L’homme, cet être libre de renoncer à lui-même. La voie qui n’exclut pas le pessimisme:

Cependant, d’autres penseurs sont nettement moins optimistes – et quand on voit Nabilla voler la vedette à Albert Camus pour s’en moquer sur le plateau du Grand Journal, on les comprend. Tout près de nous, l’écrivain et philosophe vaudois Étienne Barilier se veut nuancé lorsqu’il répond à Marcel Gauchet dans son dernier essai Que savons-nous du monde?:

«À strictement parler, ce n’est pas exact: ce désir [d’intelligence et d’intelligibilité] peut mourir, et c’est tout le prix de notre liberté: l’homme, c’est l’être qui se découvre libre de renoncer à lui-même. Rien ne lui interdit absolument de régresser, jusqu’à nier que l’humanité soit vouée à comprendre le monde, jusqu’à décréter qu’elle est vouée à l’obéissance et à la jouissance (ce qui, en un sens, est la même chose).»

En d’autres termes, un danger nous guette: celui de faire mauvais usage de notre liberté et de sacrifier notre humanité. Si l’homme est effectivement libre, alors rien ne l’empêche de se vautrer dans la médiocrité, de régresser et de se contenter d’obéir, de se divertir et de manger la soupe qu’on lui sert, sacrifiant ainsi sa conscience, son esprit critique… et sa liberté. Soyons donc vigilants! Essayons autant que faire se peut de préserver ce désir d’intelligibilité, d’intelligence, de culture et contribuons le moins possible à cette apologie de la médiocrité. En un mot: éteignons nos télévision avant de perdre la tête! Car, comme le dit Étienne Barilier dans une lueur d’espoir: «rien ne nous contraint jamais à régresser.»


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