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La Guillotine
Le consumérisme de Noël

Et voici venir Noël. Réjouissance par excellence, la reine des fêtes n'est pas seulement la plus riche en calories, mais aussi la plus capricieuse de toutes. Et pourtant, tous l'aiment. Malgré la saison, sa neige et son froid agressif, ses jours écourtés, qui devraient faire de nous des nains grincheux et acerbes, chacun devient haletant à l'aube de décembre. Une ferveur, sinon une douce folie, s'empare de nous et nous rend impatients d'arriver au 25. Mais pour beaucoup, ce n'est pas les 2000 ans et quelques de Jésus qui sont excitants. L'événement religieux fait pâle figure face à l'ogre commercial qu'est devenu Noël, un ogre souriant et lissé pour mieux aspirer votre capital. Parce qu'avant même d'être une fête religieuse, familiale, ou simplement l'occasion de faire la fête dans une ambiance que notre héritage historique et culturel désigne comme heureuse, Noël ne serait-il pas devenu le symbole ultime de notre société de consommation?

Par Dr. Guillotin, le - Ed. 23

A la solde des soldes

Fin novembre, début décembre, et c’est parti. Pour vous qui avez plus de 10 ans, ce n’est l’odeur de Saint-Nicolas et ses paquets cacahuètes-pains d’épices qui vous aguiche (en-dehors des cas oedipiens complexes non résolus, évidemment, pour qui Saint-Nicolas représente une figure paternelle généreuse et rassurante, par sa taille, sa barbe, ainsi que par ses cacahuètes et ses mandarines), mais inconsciemment peut-être, c’est cet immense amas d’affiches qui ornent les boutiques en tous genres, accompagné souvent, question de bon goût, par les guirlandes et luminaires typiques de cette époque de l’année. Le trop-plein de décorations, de lumières, d’affiches, de papier-cadeau, personne n’y échappe, parce que tout le monde l’adore, nous rappelant à l’envi qu’à Noël, il y a, surtout, des cadeaux. Noël demeure, paradoxalement, une surenchère matérielle qui nous plaît, quand bien même la fête, à ses origines, se veut une célébration de la simplicité de la foi chrétienne en la naissance du Christ. Aujourd’hui, l’idée de vouloir faire simple à Noël est synonyme de péremption; il faut inviter ou être invité, manger bien et à foison, recevoir et offrir de beaux cadeaux, le beau se calquant ici sur la valeur d’achat. A cet égard, les jours qui précèdent le 25 décembre ressemblent vivement à un couloir, un couloir droit et sans autre fenêtre sur l’extérieur que les vitrines des magasins et leurs produits, dans une mesure telle qu’il paraît impossible de s’y soustraire. Entre le 1er et le 20 décembre, avant d’entamer les fêtes et les tonnes de bouffe qui vont avec, vous pensez cadeaux, vous rêvez gueuletons de luxe, et fantasmez soirées sélectes. Vous n’y échapperez, aux réclames spéciales de Noël, car elles envahissent non seulement vos rues et votre boîte aux lettres, mais aussi les pages internet que vous visiterez, votre mur Facebook, et aussi parce que votre belle-mère n’aura cesse de s’émerveiller devant tant de pourcentages affichés, qu’elle ne pourra se retenir de vous refiler ses tuyaux en or, qui vous avaient bien sûr échappés (ndlr: nous adorons les belles-mères au P’tit Ju, quand bien même nous y accordons une place toute particulière dans nos lignes.)

Les cadeaux, les beaux cadeaux

Cette méthode économique n’a rien d’exceptionnel. Bombarder le monde de pub, la politique de l’omniprésence, de l’envahissement publicitaire, de l’aguichage marketing appuyé, tout cela n’est pas propre à Noël seulement.

Mais comment expliquer que cette méthode marche si bien à Noël, sur une large frange de la population? Noël semble en effet avoir cela d’unique que c’est la période de l’année lors de laquelle elle est employée le plus à fond, et paradoxalement, sans la moindre retenue, économique ou même morale; sans vouloir faire de manichéisme, il est triste de constater que l’aspect matériel est devenu un fondement de cette fête, et que même dans les couches les plus pauvres, l’on se doit de s’offrir quelque chose. On en est arrivés au point que Noël sans cadeau, chez les nouvelles générations semble-t-il, n’est pas un vrai Noël, ou un Noël bien fade à tout le moins. Mais l’idée de faire des cadeaux à Noël est-elle répréhensible? Il serait bien malhonnête et d’une rigidité peu commune de marteler que les cadeaux n’ont pas leur place à Noël. Au contraire, l’acte de don, si l’on force un peu le trait, correspond même à l’esprit chrétien de la célébration. Et même en-dehors d’une approche religieuse, l’échange mutuel d’attentions matérielles s’inscrit parfaitement dans une période de réjouissances comme Noël.

Le problème réside, pourrait-on dire, dans l’aliénation de cet échange de cadeaux, qui, à l’air de la surconsommation, s’est justement imposé comme un fondement de notre célébration de Noël. Le sympathique et simple échange de cadeaux s’est transformé en une cérémonie souvent longue et superficielle où le cadeau est devenu le symbole de Noël, plutôt que d’en être un agrément agréable, comme une cerise sur le gâteau ou un chouïa de farce supplémentaire dans la dinde. Aujourd’hui, les petits présents offerts dans l’intimité se sont fait supplanter par les gros paquets déballés en grand comité; tout le monde doit voir, tout le monde doit congratuler, histoire de montrer  ostensiblement les beaux cadeaux que l’on a offerts. Parce qu’aujourd’hui, le cadeau ne se mesure plus à sa valeur sentimentale. Non, le cadeau aujourd’hui se mesure à sa valeur monétaire. Il n’est plus question de chercher un cadeau, mais bien d’en trouver, et pour faciliter votre travail, afin d’être efficace, le marché vous inonde d’offres. Fêter a perdu de son sens. L’important à Noël, désormais, c’est d’acheter, et non d’offrir.

Le bonheur matériel

Faut-il voir Noël comme une exception dans le paysage? Noël demeure-t-elle la seule fête à entraîner pareil effet de masse? Difficile de trouver son pareil à l’engouement qui marque décembre et les jours qui précèdent les fêtes de fin d’année. Est-on réellement en droit de penser qu’à notre époque, dans notre société occidentale, la consommation est une fin en soi, à tel point qu’elle est une dalle vers l’accomplissement de soi, et ce de façon généralisée?

Il est évident qu’un mode de vie matérialiste n’est pas sans lien avec notre système économique néo-libéral, dont la singularité réside dans sa volonté d’échanges libres dans une perspective de profit personnel. Et si l’on regarde, l’évolution historique des 30 à 40 dernières années, force est de constater que cette tendance est à la hausse.

En 1965, Georges Perec publiait Les Choses. Il y écrivait au sujet d’un jeune couple bobo parisien, qui se rêve une vie opulente, dans la richesse, qui rêve d’un bonheur matériel: «Il leur semblerait parfois qu’une vie entière pourrait harmonieusement s’écouler entre ces murs couverts de livres, entre ces objets si parfaitement domestiqués qu’ils auraient fini par croire le temps créé à leur unique usage.» Dans son oeuvre, Perec érige petit à petit une critique de ce fantasme matérialiste, nous donnant à voir les méandres inlassables de l’ennui et de la trivialité de ces aspirations, en même temps qu’une certaine anticipation d’une société qui allait voir Thatcher et Reagan débrider le marché pour le meilleur et pour le pire.

Héritage de cette société, la vague de consommation qui marque décembre chaque année témoigne d’une réalité qui s’étend progressivement, au fil des générations. Mais ne dédaignons pas notre plaisir non plus. Noël demeure Noël, et pour une majorité (il est à espérer), cette fête revêt un sens tout particulier, en-dehors de tout effet de masse, à l’abri de toute condamnation, d’autant plus dans nos contrées. C’est chaque année l’occasion de faire bonne chère pendant plusieurs jours, en famille et entre amis, sous les meilleurs auspices. Noël, même après les tentatives pugnaces d’un journal plein d’audace, ne se laissera jamais démythifier.


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