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J'ai pas campris!
Lampedusa, c’est quoi le problème déjà?

Le 3 octobre dernier, une embarcation peuplée de plus de 500 réfugiés, majoritairement érythréens, a fait naufrage au large de la petite île italienne de Lampedusa. Le bilan est lourd: 155 personnes seulement ont pu être sauvées de la noyade. Les autres ont vu leur migration, leur rêve d’un avenir meilleur, prendre l’eau aux portes de la «Forteresse Europe». Il s’agit là de la pire tragédie de l’immigration en Italie depuis plus de dix ans. Mais c’est bien toute l’Europe, jusqu’à la Commission européenne, qui a été ébranlée, prise d’effroi devant les images de ces corps emballés de plastique jonchant les plages de Lampedusa. Comment en est-on arrivé là? C’est bien au sec, perché dans ses montagnes, que le P’tit Ju va prendre un peu de hauteur par rapport à ces événements et tenter de répondre à cette questian pour toi… Enfin, seulement si t’avais pas tout campris.

Par RrrA, le - Ed. 21

Tout le monde a un peu une idée de ce qui s’est passé à Lampedusa ce jour-là. Les médias de toute l’Europe ont relayé l’information au fur et à mesure que les plongeurs ramenaient les corps inertes et que le bilan s’alourdissait. D’ailleurs, les titres choisis étaient déjà passablement évocateurs: «Le drame de Lampedusa», «L’hécatombe de Lampedusa», «le massacre de la honte» ou encore «l’Italie est en deuil». Cependant, c’est quand les différents acteurs de cette affaire – Le maire de Lampedusa, les habitants, les pêcheurs, mais aussi les migrants, les politiciens italiens et ceux de toute l’Europe, sans oublier les experts sur les questions de migrations et même le pape François – ont pris la parole pour commenter ce qui s’est passé, que s’est révélé la vraie nature du problème. La questian de l’immigration dans l’Union européenne (UE) et, notamment, l’afflux incontrôlable et sans précédant d’immigrés clandestins (donc illégale) en provenance des pays d’Afrique.

Pourquoi la petite île italienne de Lampedusa est-elle devenue l’une des portes principales de l’Europe pour l’immigration illégale en provenance d’Afrique? Quels problèmes cela pose au niveau local comme au niveau européen? Le P’tit Ju, dans le but d’éclairer nos lanternes, va essayer de t’expliquer, le plus brièvement possible, si tu n’avais pas tout campris, ce que la «tragédie de Lampedusa» a apporté sur la table des débats. Bon appétit!

Lampedusa, porte d’entrée de l’Europe malgré elle

Tout d’abord, un peu de géographie. Lampedusa est une petite île italienne de 20 km2 comptant environ 6000 habitants. Située à 200 km environ de la Sicile, entre Malte (220 km) et la Tunisie (167,2 km), elle est la plus proche île européenne de la Libye (355 km) et de la Tunisie. Ses habitants vivent essentiellement de la pêche et du tourisme.

 

La proximité de la Tunisie et de la Libye font de cette île le point d’entrée privilégié pour les immigrés clandestins qui veulent gagner l’Europe. Avec le concours de passeurs sans scrupule pouvant demander jusqu’à 4000 euros la traversée, ces migrants (hommes, femmes et enfants) tentent leur chance par la Méditerranée au péril de leur vie dans des embarcations de fortune. Ils ne sont pas les plus pauvres. Ces immigrés sont issus d’une classe moyenne qui a assez d’argent pour faire le voyage. Ils aspirent seulement à une ascension sociale, à du travail, une vie plus aisée, plus en sécurité que ce que leurs pays d’origine leur permettent. Ce phénomène a commencé en 1992 mais n’a cessé de s’amplifier. Suite au «Printemps Arabe», à la chute du président Ben Ali en Tunisie et, ensuite, à l’assassinat du colonel Kadhafi en Libye, l’afflux de réfugiés empruntant la voie de ces pays de transit pour embarquer ensuite à destination de Lampedusa, a pris une toute nouvelle ampleur. En effet, le contrôle des migrants dans ces pays de transit, fruit d’accords passés avec le gouvernement italien, s’est relâché depuis cette période de troubles politiques, amenant à la situation que connait Lampedusa actuellement. Tu l’auras campris, le naufrage meurtrier qui a récemment remis Lampedusa sous les projecteurs est, certes, dramatique mais est loin d’être un cas isolé. Tous les jours ou presque, provenant le plus souvent d’Afrique sub-saharienne et de la Corne de l’Afrique, des migrants bravent tous les dangers, désert et mer, pour pouvoir poser le pied à Lampedusa, synonyme d’Europe. Il ne s’agit là que d’une escale sur le parcours qu’ils projettent. Le temps qu’on accepte leur demande d’asile et qu’ils puissent se rendre en terre promise, se disent-ils. L’Allemagne, la France ou la Suède sont communément en ligne de mire. Avec un pied à l’intérieur de l’espace Schengen, c’est un peu comme si toute l’Europe continentale leur était à présent accessible et que le plus dur était derrière eux. Du moins, en théorie…
 

 

Le «Drame de Lampedusa», un problème à la fois local et européen

En pratique, c’est plus compliqué que cela. D’une part, en Italie, la loi Bossi-Fini considère l’immigration clandestine comme un délit et permet des mesures facilitant les expulsions des immigrés irréguliers. En outre, elle a aussi mis en place un système de quotas qui détermine le nombre d’immigrés que l’Italie peut accueillir en fonction des besoins du marché du travail. Bref, ne sois pas surpris si tu vois des images de réfugiés derrière des barreaux ou entassés dans des structures d’accueil surpeuplées, apparemment c’est normal. Et c’est là que les défenseurs des droits de l’homme s’insurgent… D’autre part, toujours en vertu de cette même loi, un bateau de pêche n’aurait pas le droit d’aider une embarcation de réfugiés qui fait naufrage. Ces pêcheurs pourraient être accusés de concours en immigration clandestine. C’est ce qui est arrivé le jour du naufrage en question. Dans un premier temps, trois navires se sont approchés du rafiot sans en secourir ses passagers car ils auraient risqué gros. Heureusement que d’autres ensuite ont pris ce risque… Ah la situation est camplexe! 

Pour revenir à Lampedusa, un tel afflux de migrants pose toute une série de problèmes pour un si petit territoire. Problèmes en termes de capacité d’accueil, de prise en charge et d’insécurité. Problèmes également liés au contrôle des frontières et aux opérations de sauvetage pour les garde-côtes italiens. Et c’est sans compter l’horreur psychologique de devoir assumer seul le poids des drames quand ils se produisent. Quand les bâtiments publiques sont transformés pour accueillir de façon précaire un nombre de réfugiés grandissant, quand ce sont vos plages sur lesquelles sont allongés les corps des immigrés les moins chanceux, quand vous devriez vivre du tourisme mais que ce n’est plus tout à fait possible, quand vous avez le sentiment d’avoir été lâchés par votre gouvernement et que l’Europe tout entière donne l’impression de bien se moquer de votre sort, on camprend mieux pourquoi Enrico Letta, chef du gouvernement italien, et José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, se sont fait huer par les habitants de Lampedusa quand ils sont venus se recueillir devant les corps des migrants noyés. Les habitants de l’île reproche à Rome de ne pas avoir de politique d’accueil cohérente et à l’Europe de ne pas être suffisamment solidaire. De son côté, avec le débarquement de 25’000 migrants dans la Péninsule depuis le début de l’année (trois fois plus qu’en 2012!), l’Italie a du mal à faire face et souligne la dimension européenne du problème. On se dit qu’un coup de main serait vraiment le bienvenu.

Si Lampedusa est à ce point en proie à cet afflux d’immigrés clandestins, c’est, d’une part, parce que l’Europe est attractive aux yeux de ces migrants et, d’autre part, parce que la «Forteresse Europe» fait tout son possible pour limiter, contrôler l’immigration légale. Mais que fait l’UE contre cette immigration illégale, me diras-tu? Elle subventionne l’agence européenne Frontex, responsable de la coordination des activités des garde-frontières dans le maintien de la sécurité des frontières de l’Union avec les Etats non membres. Ne te méprends pas, chaque Etat reste toutefois responsable de la partie de frontière qui se trouve sur son territoire. L’Italie est donc responsable de Lampedusa et Frontex, le berger allemand de l’Europe comme certains experts se plaisent à le dire, a la mission d’aider les gardes frontières. Or, le budget de Frontex est passé de 118 millions d’euros en 2011 à 85 millions en 2013 en raison de mesures d’austérité. Ceci explique peut-être pourquoi les frontières de l’UE semblent parfois si perméables.

Une fois que les réfugiés parviennent à poser un pied dans l’espace Schengen, en arrivant à Lampedusa par exemple, c’est un autre problème qui se pose. Les pays dans lesquels ils arrivent, le plus souvent l’Italie ou la Grèce, souffrent tout particulièrement de la crise économique et, de ce fait, ne peuvent pas se permettre d’accepter facilement un grand nombre de demandes d’asile. Les immigrés, très souvent désireux de poursuivre leur route vers l’Europe du Nord, se retrouvent alors souvent contraints d’attendre indéfiniment dans des Centres de permanence temporaires (CPT) submergés de demandeurs d’asile. Les chiffres sont clairs: avec 15’715 demandes d’asile traitées en 2012, l’Italie est loin derrière l’Allemagne (77’540), la France (60’560) et même la Suisse (28’445). En revanche, elle est bien plus exposée aux nouvelles vagues d’immigration clandestine pour lesquelles elle demande un peu de solidarité. Au-delà de la loi Bossi-Fini, la législation européenne y est aussi pour beaucoup dans le calvaire que traversent bon nombre de migrants en provenance d’Afrique. En vertu du Règlement de Dublin II, qui remonte à 2003, la compétence en matière de droit d’asile revient au premier Etat européen où le migrant met le pied. Et dans la plupart des cas, c’est l’Italie. Pas étonnant que l’Europe du Sud (Grèce, Italie, Espagne) réclame un mécanisme de répartition européen pour la gestion des demandes d’asile car les queues aux «guichets» sont tout simplement trop importantes en regard de la situation économique. 

Bref, la situation des requérants d’asile est souvent campliquée, tu l’auras campris, dans cette Europe qui ne parvient pas à tenir un discours cohérent et unifié en matière d’immigration. Dans un contexte de crise économique, politique et sociale, les Etats osent peu faire davantage pour accepter des immigrés. Trop souvent, et la Suisse ne fait pas exception, on renvoie des requérants à la première case européenne de leur parcours, qu’importe si des conditions d’accueil décentes ne puissent plus leur être assurées à destination. Chacun fait sa part et basta! On peut tout de même espérer que le «Drame de Lampedusa» retentira assez fort et suffisamment longtemps pour que des voix s’élèvent et que des solutions concrètes soit trouvées pour éviter de tels naufrages en Méditerranée comme pour garantir des conditions d’accueil décentes à ces personnes qui ont tout de même quitté des pays bafouant les droits de l’Homme. Si t’as mieux campris pourquoi Lampedusa c’est pas le Club Med, alors le P’tit Ju est ravi de t’avoir apporter son aide!


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jo dit :

ils ont des claviers sans o?? sinn très bon article, il m’a bien aidé pour mon travail sur lampedusa

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