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La Guillotine
#Hashtagueule – L’hyper-connectivité

La nouvelle peur dans la masse des consommateurs occidentaux ferait plutôt rire les anciens. Elle est probablement incomprise par la génération la plus ancienne – celle de nos grands-parents –, la dernière, peut-être, à rester hors de sa sphère d'influence. Cette peur? Voir la batterie de son natel s'éteindre. Par natel, entendez smartphones, et par extension, tout appareil qui permet de se connecter sur la toile à tout moment. Perversion plus frappante encore, la tendance est aujourd'hui à rendre n'importe quel objet électroniquement connectable aux autres. Comprenez plutôt qu'à l'ère de Facebook&co. en masse, on pousse la blague un peu plus loin. L'utilisateur ne doit plus aller vers l'objet, c'est l'objet qui vient à l’utilisateur. Après avoir adopté le smartphone comme nouveau meilleur ami, voici venir la montre connectée; bientôt le toasteur, et puis après, si tout va bien, ta tête. Ce mois, la guillotine décapite l'hyper-connectivité.

Par Dr. Guillotin, le - Ed. 37

Tout le monde, tout le temps, et partout

L’hyper-connectivité, c’est le nom qu’on donne au phénomène croissant qui touche presque tout le monde chez nous: celui d’être connecté presqu’en permanence, via un appareil ou un autre, à Internet. Si vous en doutez, regardez autour de vous, dans les cafés, dans les transports publics, où vous voulez, et comptez le nombre de personnes à explorer et pianoter sur leur smartphone. Il est évident qu’avec l’évolution du numérique, d’une part qualitative, mais aussi par sa démocratisation toujours plus large, ne fait que renforcer cette triste tendance. 

Loin de nous l’idée de diaboliser les nouvelles technologies numériques, ni leur évolution; tirer à boulets rouges sur le progrès comme un vulgaire canard rétrograde n’est pas au centre de ce papier (numérique). Evitons donc d’emblée les idées préconçues sur l’utilité et l’apport de la technologie. Il s’agit plutôt de souligner les abus qui ont parfois lieu avec la multiplication des écrans. Il fut un temps où l’enfant de Moutier et d’ailleurs passait ses étés à la piscine avant tout, à bouffer des glaces, couler ses amies-s, et faire le débile dans le toboggan, avant de rentrer chez lui, pour éventuellement y retrouver un moment télé ou ordi. Mais avec les smartphones notamment, l’écran est devenu un réflexe central qui empiète sur nombre d’autres aspects de la vie quotidienne, plus qu’un outil de divertissement limité. Sur les linges de la piscine, les ados et pré-ados ne bouffent plus de glace, pas plus que les adultes, qui auront apporté avec eux leur bordel numérique sur la pelouse pour mieux se vautrer sur Facebook.

« On faisait comment avant? »

La tristesse de ces gestes devenus communs s’accentue quand on regarde en arrière. On ne va pas faire le coup du « c’était mieux avant ». Les habitudes évoluent, et l’apport du numérique n’est, encore une fois, pas toujours pour le pire. Mais le contraste est vertigineux lorsqu’on revient 15-20 ans dans le temps. Dans les années 1990, rien de tout ça. Les ménages avaient une télé, un téléphone fixe, et rares étaient ceux qui possédaient un natel d’un bon kilo avec antenne satellite. Pourtant, le monde tournait aussi rond qu’aujourd’hui, peut-être même un peu mieux. Les gosses de ma génération ont commencé à avoir des natels tard. Aujourd’hui, certains enfants ne maîtrisent pas encore bien la langue qu’ils ont déjà entre leurs mains un smartphone ou une tablette. Si comme sur tout autre support informatique, les applications, jeux, et autres logiciels disponibles peuvent se révéler utiles et sains pour les enfants et ados, pour autant qu’il y ait un contrôle parental attentif en arrière-plan, il est regrettable de constater que souvent l’utilisation de ces objets ne bénéficient d’aucun suivi, aussi parce que parfois les enfants les maîtrisent mieux que leurs parents. 

Cette omniprésence, même chez les plus jeunes, de la connexion à l’Internet et donc aux autres peut avoir de fâcheuses répercussions. La cyberaddiction en est une. Mais même sans aller aussi loin, certaines conséquences de cet envahissement peuvent être pénibles. A cause de ça, par exemple, tout doit se faire dans l’immédiat. Comme si le natel que l’on possède était une extension de nous-même, comme si cela signifiait qu’il faille y répondre à tout heure, en tout endroit, en toutes circonstances. C’est parfois à se demander quelles sont encore les limites de la sphère privée. La liberté de choisir de répondre ou non, d’avoir son natel allumé ou éteint, de laisser son appareil de côté un moment, semble être presque devenue utopique, car qui ne répond pas immédiatement coupe la relation virtuelle, et pour ça, est puni-e par une pression sociale énorme. Quel couple d’aujourd’hui n’a pas eu de tensions à cause de messages sans réponses? A un certain point, ces facilités engendrent une quasi-paranoïa.

Marketing et consommation à outrance

Evidemment, ces gestes ne sont pas sans raison, et impossible de défaire cette évolution des moeurs des travers d’une société où la consommation est encouragée à outrance, et la nouveauté, le neuf – symboliquement, le jeune – est placé comme centre de la convoitise. Dans ce contexte, les possibilités technologiques offrent des domaines riches en opportunités. On en vient à inventer à des fins purement financières, et les nouveautés dans le domaine ne servent plus des desseins  pratiques du tout. Si le natel servait à l’origine à téléphoner, ses évolutions qui ont donné lieu aux smartphones qui sont les nôtres aujourd’hui témoignent des premiers gadgets inutiles, dont la fonction est simplement de rendre un produit plus affriolant, et de le vendre plus cher. 

On en est arrivés aujourd’hui au stade où l’on veut même connecter nos montres, leur offrir les mêmes fonctions que nos téléphones et ordinateurs, les entourer d’or, et les vendre à des prix prohibitifs, quand bien même elles n’ont plus rien à voir avec l’horlogerie traditionnelle. Remontez en 1980 et proposez cette idée, on se foutrait bien de vous, on pourrait même vous faire enfermer, tant l’idée, à bien y réfléchir, semble artificielle et farfelue. A côté des produits en soi, il y a bien sûr la question des abonnements et forfaits de téléphonie, qui poussent aussi le consommateur à toujours plus: plus de minutes, plus de SMS, plus d’Internet, dont il faut évidemment profiter au maximum, rentabiliser. On se retrouve à la fin dans le train face à des spectres d’humains, qui font au travers d’appareils de métal et de plastique ce que leur corps leur permet au départ: échanger.

Essayer de se sevrer

Ne pas faire de l’alarmisme ni du sensationnalisme. La majorité d’entre nous sont certes souvent collés à leur natel, mais nous demeurons tout à fait capables de véritables échanges. Le jour où l’apéro n’existera plus, alors peut-être faudra-t-il paniquer. Il n’en reste pas moins qu’un regard attentif sur la question peut éveiller une conscience utile pour l’avenir. Faire comprendre aux jeunes que le multimédia n’est pas le monde, et qu’il y a des choses à voir quand on lève la tête, cela doit probablement se faire aujourd’hui déjà. Pour les autres ou pour soi-même, toujours difficile de suivre un régime. Mais celui-là, plus que tout autre peut-être, vaut la peine qu’on y fasse attention la moindre. Sur les presque 4 millions de Suisses qui possèdent un smartphone, ne serait-ce qu’y réfléchir, cela ne peut pas faire de mal. La seule bonne raison qu’il vous reste pour être connecté, c’est de lire le Petit Jurassien. On espère bien être dans vos favoris.


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